Chapitre 1 : l'accident Blue Stream
 
 

"J'ai rêvé d'un monde entier. Non, ce n'est pas une blague. J'ai vraiment rêvé un monde dans son ensemble. J'ai commencé par la planète. C'était plutôt simple. Je l'ai voulu comme la Terre, pour ne pas trop me compliquer la tâche le moment venu. Ensuite, j'ai fait apparaître les humains, et c'est là que la chose est devenue compliquée. Les humains ne sont pas le fruit de quelque chose que j'aurais rêvé par moi-même. Non, ils sont le fruit d'un rêve bien plus complexe. Et donc, quand j'ai décidé d'intégrer le facteur étranger "humain", une partie de mon rêve m'a échappé. Les hommes ont commencé à agir indépendamment de ma volonté. Ils se sont querellés entre eux et ont commencé à chercher à se dominer les uns les autres avec toute la frustration que cela implique pour l'espèce entière. Et moi, j'ai dû essayer de redresser la barre. J'ai créé des lois morales, des messagers oniriques pour leur expliquer ces lois. J'ai fait en sorte que la notion d'arme n'existe pas en cet univers que j'ai rêvé. Tout ceci a pris des millénaires dans mon rêve pour arriver à former une harmonie relative dans le rêve que j'ai créé. Et je peux affirmer avec fierté que les humains de mon rêve sont prêts dans tous les sens du terme. Ils sont matures. Je peux désormais passer à la seconde phase du plan : la matérialisation du rêve. Je puis transférer ce rêve dans la réalité. Je me dois cependant d'être honnête. Seul, je n'y arriverai jamais. L'immensité du rêve est écrasante pour un seul être. Mais je suis confiant. Je suis persuadé que quelque chose va se produire, et que quelqu'un viendra m'aider à réaliser ce plan. Pourquoi sinon me serais-je donné toute cette peine ?

En dehors du monde des rêves, je travaille pour le gouvernement. Ou plutôt devrais-je dire que l'on m'y contraint. Quand on m'a repéré lors d'un dépistage dans la boîte où je bossais depuis des années, j'ai tout de suite été envoyé dans un camp d'internement pour rêveur. Là-bas, ma nature a été quantifiée, analysée, et une jolie étiquette a été posée sur mon dossier de "citoyen potentiellement dangereux". Rêveur de classe M1. Le M indique mon groupe : les Matérialiseurs. Je rêve, et ce que je rêve, je peux le rendre réel. Mais ça, vous le savez déjà. Et le 1, c'est mon niveau d'habileté. 5 désigne le rêveur qui, s'il est M, peut à peine rendre réel une cuillère. En tant que 1, je peux m'occuper d'un bâtiment entier. Il paraît qu'il existe des niveaux 0, Mais personnellement je n'y crois pas trop. Si des niveaux 0 (des gens capables de créer une ville entière) existaient, ça ferait longtemps qu'on le saurait.

Enfin bref, je peux leur être utile.

On m'a intégré à l'unité du développement technologique avec un bracelet autour du poignet m'empêchant de quitter mon poste sans autorisation. Je participe à la création de nouvelles technologies, jolis mots désignant des armes de destruction. Trous noirs portatifs. Téléporteurs de masse. Je suis bien placé pour savoir que nous avons haut la main la capacité de détruire trois fois notre planète.

Vous comprenez mieux maintenant le pourquoi du rêve audacieux dont je m'occupe. Même enchaîné, je suis un résistant.

Mon unité de développement se trouve à Orléans, une ville où je me sens relativement à l'aise. Chaque jour, je marche dans le centre-ville et passe devant la statue de Jeanne d'Arc, libératrice de la ville assiégée par les anglais lors de la Guerre de Cent Ans. Tout un symbole. Celui d'une envoyée de Dieu venue libérée les opprimés. Coïncidence étonnante, c'est juste à côté de sa statue que l'événement s'est produit. Un signe ? Un hasard ? Une synchronicité ? Peu importe en fait.

Je passais comme toujours dans le centre-ville lorsqu'une explosion s'est produite dans un restaurant. De la fumée a commencé à sortir par la devanture dont la vitre venait de voler en éclat, et quelques clients en sont sortis presque aussitôt, visiblement bien secoués. Parmi eux se trouvait une jeune fille aux cheveux teints en vert. De un, elle n'était pas comme les autres personnes l'entourant : elle n'était ni surprise, ni paniquée. De deux, l'onirie, l'énergie de matérialisation des rêves propres aux M, l'entourait comme un voile bleuté. Jetant un rapide coup d'oeil à son poignet, j'ai rapidement compris qu'elle était une non répertoriée. Donc qu'elle était là en toute illégalité. Donc qu'elle était vraisemblablement celle qui avait fait exploser quelque chose dans ce restaurant. Mais ce n'était pas tout. À en juger par la manière dont l'onirie gravitait autour d'elle, je pouvais deviner qu'elle avait toujours l'intention de matérialiser de nouvelles surprises détonantes.

Je n'avais pas vraiment le choix. Lorsqu'un jet concentré d'onirie a fait apparaître une bombe sous un banc public à proximité de civils, je suis intervenu. Je suis un résistant. Le système doit disparaître, mais sans effusion de sang. 

Propulsant une partie de ma conscience dans le rêve que j'avais patiemment construit, je fis appel à la loi-notion d’inexistence des armes, et la mis en application dans notre univers. L'onirie m'entoura dans un halo azur, et alla s'emparer de la bombe dont elle fit disparaître la trace.

J'étais particulièrement fier de cette loi-notion qui m'avait pris plusieurs nuits à mettre en place. Grâce à elle, je peux, en théorie, non seulement faire disparaître toute arme de notre univers, mais aussi faire disparaître l'idée d'une arme. En pratique, tout seul, je peux nier l'existence d'un stock d'armes d'une usine entière, guère plus.

L'attention de la jeune terroriste se fixa alors sur moi. Elle aussi voyait l'onirie comme tout rêveur de n'importe quel type. Quel choix allait-elle faire ? L'onirie l'entourant redoubla alors d'intensité. Elle avait choisi la confrontation. 

Autour de nous, dans la rue, un attroupement de personnes s'était formé autour du restaurant. Des curieux pour la plupart. J'ignorais de quoi cette fille était capable, et je ne voulais pas de victime supplémentaire, c'est pourquoi je décidai de leur faire quitter les lieux.  Fouillant dans mon rêve, je finis par trouver une sirène d'alarme que je matérialisai aussitôt. Le son strident qui s'en dégagea alerta immédiatement la foule qui, paniquée par la source du bruit trop proche à leur goût, se hâtèrent de déguerpir, nous laissant seuls en face-à-face."


"Et alors que l'encre commençait à sécher sur le papier où la plume l'avait déposée, le soleil pénétrait à flot par les grandes vitres du tramway filant à vive allure sur ses rails de métal, franchissant des ponts au-dessus des fleuves.

Les gens se taisaient. L'atmosphère était propice à la méditation. Et pendant que le long silence paisible roulait ses timbres grandioses, le rêve continuait encore et toujours.

Il poursuivait une logique bien définie qui échappait totalement à William J. Johnson assis sur son siège au milieu de tout cela. Il voyait les nuages défiler dans le ciel. il sentait les doux roulis et tangages de la rame sur sa voie prédéfinie. Il se sentait emporté tout naturellement vers quelque chose d'inconnu. Et tout était bien. Tout se faisait de manière méchanique. La destination ne pouvait être mauvaise.

Le tintement d'un verre tombant sur un plateau en argent le tira de son sommeil.

William J. Johnson n'était plus dans un tramway quoiqu'il fût toujours assis. Il se souvenait. Il s'était endormi dans le restaurant "Blue Stream" dans lequel il s'était arrêté pour manger.

L'impression de paix perdura jusqu'au moment où la vision de la réalité l'entourant le rattrapa.

Le restaurant qui, avant qu'il ne s'endormît, était décoré avec goût de toutes les nuances du bleu, était désormais repeint en noir et gris.

Des portions de mur manquaient. La devanture en verre n'était plus qu'un souvenir. Les tables en osier étaient éparpillées un peu partout, parfois réduites à l'état de débris, voire de minuscules fragments. Au milieu de la pièce, il pouvait voir les marques typiques d'une explosion. C'était l'endroit où les dégats étaient aussi les plus grands : un no man's land.

Puis, il vit les cadavres. Ou plus précisément, il vit des gens qu'il supposa être morts. Il avait cru au départ que le gris et le noir étaient les seules couleurs, mais le rouge... le rouge carmin étalait aussi ses horreurs ici et là. 

William se leva précipitamment de sa chaise et quitta les lieux par la sortie principale. Non pas qu'il n'eût pas déjà vu la mort en face, seulement, rester dans un bâtiment où une bombe avait explosé pouvait être dangereux à bien des aspects.

Cela dit, lorsqu'il vit le spectacle qui se déroulait à l'extérieur, il se dit qu'il aurait peut-être mieux valu pour lui de rester à l'intérieur.

La portion de rue où il se trouvait était cernée par des voitures de police derrière lesquelles se cachaient des policiers pointant leur arme de service sur eux. C'est à dire lui, ainsi que deux autres personnes se faisant face au centre de la ceinture formée par les voitures. Un homme dans la trentaine de type arabe et une fille encore adolescente aux cheveux verts autour desquels la chaussée fumait et se craquelait.

'Des rêveurs' pensa-t-il.

Le silence était écrasant. Mis à part les craquements et sifflements de l'asphalte, pas une parole n'était prononcée. Les policiers attendaient. Les deux adversaires se toisaient en silence, concentrés sur quelque chose qu'une personne normale comme William ne pouvait voir.

Se sentant en danger, il recula de de quelque pas jusqu'à ce que son dos touchât le mur. Voyant cela, l'un des policiers lui fit signe de s'approcher, ce qu'il fit en douceur pour ne pas attirer l'attention sur lui. Une fois atteint les voitures, des mains le saisirent par les épaules et l'éloignèrent rapidement du lieu de la confrontation.

Lorsqu'il vit les ambulances ainsi que le personnel médical en attente derrière le barrage policier, il sut avec certitude qu'il n'allait pas pouvoir éviter les examens médicaux ainsi que les questions à poser dans ce genre de situation. Chose dont il se serait fort bien passé.

Il allait s'y résigner lorsqu'une clameur dans son dos le fit se retourner. Les policiers avaient quitté l'abri de leurs voitures pour s'approcher de la seule et unique personne encore présente sur les lieux. La fille aux cheveux verts avait disparu sans laisser de trace."


Sujet : Lise Germain.

Sexe : féminin

Âge : 17 ans

Profil : M1

Terroriste en fuite depuis 1 ans impliquée dans l'accident du restaurant Blue Stream.  

Vers 12h, elle est vue entrant dans le restaurant Blue Stream et s'installe à une table proche de la sortie.

À 12h15, une bombe apparaît en plein milieu du restaurant et explose deux secondes plus tard.

D'après certains survivants de l'explosion, elle aurait sorti une télécommande ressemblant à un téléphone tactile de sa poche, pianoté quelque chose dessus avant que la bombe n'apparaisse.

Lorsqu'elle sort du restaurant, elle est interceptée par Malik Abdelkhalek. S'ensuit un face à face entre les deux rêveurs donnant le temps à la police d'arriver sur les lieux du drame. Quelques minutes après son arrivée, Lise Germain se volatilise proprement et simplement.

Pour l'instant, l'interrogatoire de Malik Abdelkhalek (M1 enregistré à l'unité de développement technologique) n'a pas permis de savoir ce qui est arrivé à Lise Germain, et où elle se trouve en ce moment.

Le dossier préexistant sur Lise Germain a dors et déjà fourni des éléments de réponse sur ses motivations.

Détectée lors d'un contrôle quotidien comme rêveuse, elle est aussitôt transportée dans un camp de gestion où elle passe les procédures visant à établir son utilité et son rôle dans la société.

Rebelle, elle finit probablement grâce à une complicité intérieure autant qu'extérieure (complicité intérieure non prouvée) à s'échapper du camp.

Nous n'avons pas de trace d'elle sûre et précise durant 1 an. Étant donné qu'il est impossible qu'une jeune fille survive seule sans assistance, nous en déduisons que l'organisation terroriste Résistance est venue en aide à Lise Germain.*

Nous rappelons que du fait de son statut de M1 sauvage et rebelle, il est autorisé aux agents de sécurité d'utiliser la force létale s'ils jugent qu'y avoir recours est nécessaire.

*Consulter le dossier "Résistance" à ce sujet.