L'instant Hex - Mes Sorcières Cultes

J'ai de nouveau participé au Balistiq Café du mercredi le 24 juin dernier pour parler cette fois-ci, de Sorcières & Cinéma, dans l'Instant Hex, ma chronique dédiée aux Sorcières (qui reviendra à la rentrée alors cale-toi un raccourci vers balistiq.fr ou 103FM sur ta radio si tu es dans les alentours de Châteauroux, pour ne pas manquer mes interventions !) Voici la chronique telle que je l'avais écrite pour le cas où tu l'as loupée ! 

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On a tous nos films cultes, ceux que l'on peut voir, revoir, re-revoir sans aucun problème, en mimant le jeu des acteurs et en murmurant chaque ligne de dialogue jusqu'à en rendre fou celui ou celle qui partage le canapé avec nous à ce moment-là. 

Pour moi, l'un de ces films (et Dieu sait que j'en ai une liste longue comme le bras, je vous conseille d'ailleurs de ne jamais regarder La Cité de La Peur avec moi, par exemple, mais je digresse), pour moi, disais-je, l'un de ces films, c'est Dangereuse Alliance / The Craft, sorti en 1996, réalisé par Andrew Fleming et dont je vais vous parler dans cette chronique consacrée à celles que j'appelle "Mes Sorcières Cultes". 

Petit résumé rapide pour celleux qui n'auraient pas vu ce film (qu'attendez-vous, voyons ?) : 

Sarah, un adolescente américaine interprétée par Robin Tunney (qu'on a revue plus tard dans Prison Break puis Mentalist), emménage à Los Angeles avec son père et sa belle-mère. Dans le lycée catholique où elle est scolarisée, elle devient copine avec  trois jeunes filles qui pratiquent la sorcellerie : Bonnie (jouée par Neve Campbell à l'aube de son explosion au cinéma dans Scream), Rochelle (interprétée par Rachel True, qui, fun fact, tire les cartes professionnellement aujourd'hui) et Nancy (Fairuza Balk, qu'on a vue ensuite en petite amie néo-nazie d'Edward Norton dans American History X, notamment).

À elles quatre, elles forment un Cercle et se mettent à développer leurs pouvoirs, jetant sorts et charmes sur les personnes qui leur ont fait du mal. 

Évidemment, ça part en sucette. 

Alors que chacune avait utilisé la magie pour résoudre ses problèmes - Bonnie et son physique ingrat (entre parenthèses, Neve Campbell qui joue "la moche", merci les clichés du teen movie américain où la moche devient belle parce qu'elle se lave les cheveux et s'habille différemment), Sarah et son histoire d'amour foireuse avec le beau gosse du lycée (joué par Skeet Ulrich, qui donnera la réplique à Neve Campbell dans Scream la même année), Rochelle et le harcèlement raciste qu'elle subit de la part de la Blonde incarnée par Christine Taylor (que l'on connait pour ses rôles loufoques dans les films de son mari Ben Stiller) et Nancy et sa vie de merde dans une caravane - leurs pouvoirs leur montent à la tête et entrainées par une Nancy brutalement convaincante , elles se frottent à des forces qui les dépassent jusqu'à perdre le contrôle. 

Le film se termine dans un combat symbolique entre les forces du bien et du mal, incarnées par Sarah pour l'une et par Nancy pour l'autre et si le dénouement laisse entendre que le bien triomphe toujours, The Craft nous apprend surtout, dans un petit clin d’œil de fin que la vie, comme la vraie magie "n'est ni blanche ni noire. Elle est ambivalente car la Nature est ambivalente. Elle est amour et cruauté à la fois" (je cite ici le personnage de Lirio, la sorcière propriétaire du magasin ésotérique où les jeunes femmes vont se fournir en matériel pour leurs rituels).

Ça c'était pour les grandes lignes du film, je vous invite vraiment à le regarder même s'il commence à avoir un peu vieilli, il reste plutôt divertissant et bien fait. 

Maintenant, revenons à mon propos de départ, pourquoi The Craft et ses quatre sorcières sont cultes pour moi (et des millions d'autres personnes) ! 

Les sorcières ont toujours fasciné Hollywood. Du Magicien d'Oz à Maléfique en passant par Harry  Potter, Buffy, Charmed, Ma Sorcière Bien-Aimée, Sabrina...En films ou en séries, "la sorcière a toujours incarné toutes les transformations possibles qu'une femme peut connaître" et ça, ce n'est pas moi qui le dit mais Peg Aloi, autrice de "Les Sorcières de la Nouvelle Génération : la sorcellerie adolescente dans la culture contemporaine" et qui intervient également dans le documentaire diffusé sur OCS en avril dernier "Les Sorcières à Hollywood", réalisé par Sophie Peyrard. 

Dans The Craft, la sorcière incarne à 100% cette femme qui se transforme, et ici, ce sont quatre adolescentes qui utilisent la magie pour prendre leur revanche sur la vie. 

Leur statut de sorcière leur permet de se transformer - littéralement dans le film grâce aux effets spéciaux, on va changer de couleurs de cheveux en un clin d’œil - mais aussi, de manière plus symbolique, en devenant des versions d'elles-mêmes qu'elles rêvaient de devenir mais ne parvenaient pas à atteindre : plus belle, plus confiante, plus aimée; plus puissante. Certains voient dans la sorcellerie de The Craft, "la métaphore de l'éveil à la sexualité et l'apprentissage de leurs pouvoirs magiques, l'épreuve de la puberté" (Jean-Marc Lallane dans les Inrocks). Oui, certes, mais pour moi cela va au-delà du banal apprentissage de la puberté même si dans le cadre du teen movie on ne peut pas nier cet aspect-là.

À mes yeux, pourtant, les sorcières de The Craft sont cultes car c'est la première fois que l'on voit une forme de sororité dans un teen movie et ce n'était pas rien pour l'époque ! D'habitude, dans les tenn movies, les "filles" se battent pour obtenir les faveurs du "beau gosse", mais ici, elles forment une alliance (dangereuse évidemment) pour se venger des personnages clichés du genre, poussés à leur extrême négatif dans le film : la pétasse WASP blonde (que l'on a appris à aimer dans Clueless par exemple) est ici une raciste patentée et encore plus odieuse que d'habitude et le beau gosse sportif 'souvent bête mais jamais vraiment méchant) est un violeur. Tous les deux font souffrir l'une des sorcières du groupe, tous les deux font l'épreuve du courroux du Coven. Sorcière et sororité est une thème que l'on retrouvera d'ailleurs au cœur de la série Charmed qui partage avec The Craft un morceau de sa B.O. que je vous propose d'écouter !  

Clique ici pour écouter la chanson et te retrouver instantanément dans les années 90 !

C'était le groupe Love Spit Love qui interprétait How Soon is Now, dans une cover très 90's des Smiths. 

Alors, pourquoi ce film est si culte pour moi ? C'est parce que c'est un film de revanche et ce côté-là du film en a fait un film séduisant au possible pour la Hélène de 14 ans que j'étais et qui le découvrait en même temps que naissait sa passion pour la magie et la sorcellerie. C'est "la revanche des nerds" en version féminine, où les filles pas cool parce que pas jolies, pas riches ou pas blanches prennent l'ascendant sur celles et ceux qui ont habituellement le pouvoir dans la dynamique classique du teen movie américain. Celles que l'on qualifie de "weirdos", de "freaks", deviennent les reines du cool, de l'assurance et du mystérieux et ça fait du bien ! Finie la morale patriarcale qui nous dit de rester à notre place, de ne pas jouer avec les forces obscures, de ne pas s'approcher de l'ombre, avec les quatre sorcières de The Craft, on nous dit qu'il est possible d'être différente et que ça fait même notre force. C'est cette féminité transgressive dont je parlais déjà dans ma chronique précédente, poussée à son paroxysme et victorieuse (du moins, avant qu'on nous rappelle quand même que c'est dangereux d'être trop forte. Ah, patriarcat, quand tu nous tiens! )

Il n'en fallait pas plus pour que la moi de 14 ans s'habille comme les personnages du film, jupe plissée à carreaux, crucifix autour du cou, et joue avec son groupe d'amies à devenir l'une des quatre de The Craft ! Comme à l'époque des Spice Girls (pas beaucoup avant) chaque fille avait son personnage. Avec les Spice Girls, j'étais Emma quand tout le monde voulait être Victoria. Avec The Craft, j'ai été Sarah "la gentille", quand tout le monde voulait être nancy "la méchante", la plus badass - en apparence car elle finit quand même en HP alors que Sarah est la seule à garder ses pouvoirs à la fin du film ! 

Oui, c'est le cliché du triomphe du bien contre le mal, mais Sarah n'en est pas moins badass, donc mon honneur était sauf, et cela joue aussi sur le culte que je voue à ce film.

En effet, pour une fois on a affaire à une gentille en deux tons. Sarah n'est pas la gentille cul-cul souriante qui en prend plein la tronche et tend l'autre joue, c'est un personnage qui a des cicatrices - littéralement, plein les poignets, car on apprend dès le début du film qu'elle a tenté de se suicider (petite parenthèse, c'est la première fois pour moi qu'un film aborde même furtivement le thème du suicide adolescent et c'est important) mais elle ne se laisse pas faire et le moment venu, elle va même parvenir à puiser dans ses forces profondes le courage de se battre. 

Les autres filles du groupe sont d'ailleurs toutes aussi fortes : Bonnie a des cicatrices de brûlures sur tout le corps qu'elle essaye de soigner lors de sessions chez sa dermatologue où on la voit endurer des douleurs insupportables et Rochelle est la seule afro-américaine de son lycée et subit du harcèlement raciste constant et garde cependant la tête haute. 

La force de Nancy est plus brutale. C'est une ado en colère, coincée entre la femme et l'enfant. Elle est la "méchante sorcière de l'ouest" qui ne veut qu'être aimée. 

Elle vit dans la misère avec une mère alcoolique et un beau-père violent. Elle a été rejetée par le beau gosse du lycée après qu'elle ait couché avec lui. Tout le monde la trouve bizarre et propage les rumeurs les plus terribles sur elle. Mais Nancy n'a pas peur d'aller chercher dans sa part d'ombre les solutions pour changer de vie et va oser faire appel à des entités supérieures puissantes et aussi colériques qu'elle pour l'aider. Petite sœur de la sorcière de Blanche-Neige, Nancy représente ce pouvoir féminin divin en chacun·e de nous, cette déesse sombre, redoutable et sensuelle. Elle est l'orage qui gronde dans le cœur des filles à l'âge où rien ne va comme on le veut, elle est le marteau vengeur qui s'abat sur qui lui a fait du mal et c'est ça qui la place au rang de sorcière culte dans le cinéma et dans mon cœur. 

Des jeunes femmes fortes, dans un teen movie où la dynamique de pouvoir est inversée, voilà qui fait de The Craft un film somme toute très féministe, comme beaucoup de films ou de séries dont les sorcières sont les héroïnes. Ajoutons à cela une représentation de la sorcellerie plutôt correcte (on n'échappe pas à quelques clichés new age et autre invention de divinité pour les besoins du scenario) et on obtient un film culte pour tout un tas de pratiquant·es de la sorcellerie moderne et pas que. 

Regardez-le !


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The Craft / Dangereuse Alliance par Andrew Fleming, 1996. Disponible en DVD, Blu Ray et sur des plateformes de streaming. 

Sources : 

- Pourquoi les sorcières sont-elles les reines d'Hollywood ? sur Terrafemina

 - Les sorcières à Hollywood : un documentaire engagé sur Paulette

- Les sorcières au cinéma et en séries en 15 dates clés sur les Inrocks

- Sorcellerie et féminisme, même combat sur Slate

- Rochelle from The Craft is a tarot reader in Echo Park sur LA Weekly




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