" Nous sommes tous ignorant... Mais nous n'ignorons pas tous la même chose. "
 
Quand il était jeune, mon père était plutôt timide. Il était assez réservé à l’école. Il ne parlait pas beaucoup. À l’âge de 14 ans, il ne voulait plus y aller. Son père lui a dit : « Tu ne veux plus aller à l’école, tu vas venir travailler avec moi dans le bois… » Mon père lui a répondu : « Amènes-en de l’ouvrage... » Ils ont longtemps travaillé ensemble. Ils montaient dans le bois bûcher avec le cheval. Un jour de congé, mon oncle et mon père sont allé faire du ski dans la montagne. Mon oncle a descendu le premier et mon père a descendu dans ses traces. Il allait vraiment vite et il a eu peur de traverser le chemin en bas de la côte, au cas où il y aurait une voiture. En voulant se laisser tomber dans la neige pour arrêter sa course, il tomba assis sur une souche d’arbre. Il a perdu le souffle et est resté couché sur le dos. Mon oncle est allé à la maison chercher une luge pour le ramener.

Mon père a travaillé toute sa jeunesse dans le bois. Plus tard, il a fait la drave, il a travaillé dans des moulins, il a construit des clôtures pour la voirie, il a ramassé des vidanges, etc. Bref, il a toujours été très vaillant. Quand j’étais jeune, il travaillait dans une usine près de chez nous. Il y travailla jusqu’en 1995. Cette année-là, il a arrêté de travailler parce qu’il avait trop mal au dos. Peut-être dû au coup qu’il avait reçu lors de sa chute de ski. En plus de toutes ces années de travail. Il m’a confié récemment que le jour où il commença à avoir mal dans les bras, il a changé de travail. Le jour où il n’arrivait plus à rester aussi longtemps debout, il changea aussi de poste pour travailler assis. C’est ainsi que ses dix dernières années d’ouvrage, il les a passées assis. Il surveillait et classait les qualités de panneaux de bois. Il s’est adapté à ses capacités. Sinon, probablement qu’il aurait travaillé dans le bois toute sa vie. Il est content d’avoir pu apprendre à faire plusieurs choses différentes.

Une fois en arrêt de travail, mon père a dû s’adapter de nouveau. Lorsqu’il avait moins mal au dos, il voulait travailler dans la cours, rentrer le bois, aller à la pêche, etc. Mais il se retrouvait quelques semaines au lit. Ma mère allait le chercher avec une chaise à roulettes pour qu’il vienne à table. Il a dû apprendre à choisir ses combats, gérer ses forces. Il dut faire face aux commentaires des autres, à leurs jugements. « Tu es bien toi ! L’argent des assurances dans la boîte aux lettres à tous les mois, pas de soucis, pas besoin de travailler. » « Tu as l’air bien, ça ne paraît pas que tu as mal... » Mon père répondait : « Ce n’est pas au front que j’ai mal, c’est dans le dos ! » En fait, il a une dégénérescence de la colonne vertébrale. Ses disques sont totalement usés. Il pourrait prendre des antidouleurs, mais il est allergique, alors il doit endurer. Une opération pourrait le rendre handicapé. Il doit donc vivre avec ce mal.

Je n’ai toujours pu qu’imaginer ce qu’il devait subir à chaque jour. Le mal, les commentaires des autres, les sentiments qui venaient de lui-même, comment il se voit vis-à-vis de ceux qui l’entourent. En fait, ce qui me rapproche de ce qu’il vit peut-être, ce sont mes propres combats. La dépression, les idée noires, le jugement des autres, les commentaires ‘supposément’ encourageants. Me sentir paresseux lorsque j’ai des troubles d’anxiété, que je n’arrive pas à être entouré de gens, même d’amis. J’aurais aimé être aussi vaillant que mon père. J’aime me dire que je travaille mentalement, émotionnellement. Jamais je n’ai vu papa se plaindre. Jamais je ne l’ai entendu rabaisser quelqu’un, même si cette personne avait été maladroite ou simplement ignorante. Ce que je retiens de son exemple, c’est cette phrase : « Nous sommes tous ignorant… Mais nous n’ignorons pas tous la même chose. » Cette expression m’a toujours suivi, comme un phare me rappelant l’importance d’être aimable, compréhensif, patient et doux avec les autres.

Papa, parfois même malgré lui, m’a appris énormément. Je ne sais pas si c’est à cause de ses limites qu’il a dû s’arrêter pour ‘philosopher’ sur la vie, les autres, les choses importantes à tenir compte pour être heureux, le contentement, tirer le positif de chaque situation, de voir le bon dans chacun. S'il avait travaillé dans le bois toute sa vie, je n’aurais peut-être pas eu autant de moment avec lui. Écouter ses histoires de chasse et de pêche, ses expériences de vie, sa manière de voir les choses. Une chose toute simple qu’il m’a apprise : on écoutait la lutte ensemble et il m’a dit que c’était arrangé, c’est un ‘show’. C’était important pour lui de m’apprendre à ne pas imiter ces lutteurs et ainsi faire mal à mes amis. Il voulait plutôt m’aider à regarder cela d’un autre œil, en voyant que c’était seulement pour amuser les spectateurs. Ce sont des rôles et non la réalité. J’aime m’amuser à voir les choses autrement, pas comme la masse. Je crois que mon père m’a enseigné cela.

Penser autrement. Je dois cela à un père présent, même lorsqu’il travaillait. On jouait en famille, on écoutait ses histoires, il ne jugeait jamais sans s’informer, sans essayer de comprendre les différences. Jamais une parole raciste, sexiste ou intolérante. Le respect. Je crois que chaque personne est différente. On est tous unique, on devrait traiter chaque personne de cette manière. Ne pas faire de généralité. Les femmes sont de telle façon, les noirs sont tous comme ça, les paresseux qui ne travaillent pas, les riches qui se foutent de tout sauf de leur propre intérêt, les musulmans tous aussi meurtriers les uns que les autres, les Indiens, les américains, les religions, etc. Chaque personne a la capacité de faire le mal, mais aussi de faire le bien. Chacun d’entre nous est responsable de ses actions. Nous devons vivre avec les conséquences de nos décisions. Juger, c’est facile. Chercher à comprendre, s’informer, s’ouvrir à une autre culture, écouter des documentaires, des films étrangers, agir pour le bien des autres… Cela prend des efforts conscients et c’est souvent aller à contre-courant.

La semaine passée, j’ai rencontré un monsieur de 80 ans. Il est en forme, il bûche encore dans le bois. Il m’a fait un commentaire du genre : « À chaque fois que je te vois, toi, tu engraisses tout le temps… » La fois d’avant, il m’avait dit de me trouver un travail alors que je sortais tout juste d’une psychose. Bref, je me suis dit, en souriant, que je n’échangerais pas mon père pour lui. Il a passé à côté de tout ce que mon père a appris et m’a appris en ne faisant que travailler et en se fermant aux autres. Je trouve cela triste pour lui. C’est ce qui m’a inspiré à écrire sur mon père. Merci papa.