Votre ami
 
- Alors à chaque fois que je viens en détention, je mets ma clé dans… 

Il pose sa main sur mon bras, et, les yeux dans les yeux :

- Non, pas à chaque fois que je viens en détention, mais à chaque fois que vous venez voir votre ami. 

Dans ma poitrine, le ruban se déroule. Nous rions : 

- Vous, vous êtes forts. 

- C’est vous qui avez appelé hier et ce matin, je me souviens. 

- Vous vous souvenez ? 

- Oui, pourquoi ? 

- Les gens oublient, vous savez. 

- Vous avez dit que c’était la maison. 

- Oui… C’est une sorte de maison ! Nous employons les mêmes mots et je dois apprendre le sens que vous leur donnez ! 

Le ruban se déploie là où il avait été vissé en France, en détention, face à ce surveillant qui se planta à la porte close, en portant sa main à sa ceinture. Ce surveillant qui rédigeait des rapports calomnieux à sa direction tant que je ne m’étais pas agenouillée. 

Je ne suis plus française depuis ça. Et là, là c’est la France avant la France, mes rubans internes se ré-alignent.

Celui-ci, étranger et de même langue, ajuste une intelligence affective rare, l'écoute précieuse qui te place en un instant à un autre endroit de ton destin, alors que tes pas sont bien ancrés dans le sol.  

Une fois les escaliers dans le froid de ce début d’année montés, quand j’entre la clé dans la machine à café, j’éclate de rire. C’est mon premier rire en prison depuis des années. Mon premier rire avec un agent de surveillance. Je me décorche de la langue flamande qui heurta ma chair au dedans, eux dans leur froideur. Est-ce ça d’Hannah Ritzen que je porte en moi, cette Wallonie tendre et pauvre finalement, aujourd’hui, ce regard de coeur ? La petite dame est partie à ses vingt ans pour épouser l’argent d’une usine, d’un homme qui n’en voulait pas de cette industrie ? Parce qu’il avait manqué d’amour de son père, qui ne lui avait laissé que des sous… Un peu comme les enfants qui viennent visiter leur papa en des cages aux barreaux, en posant leur cul sur des fauteuils de cuir de voiture couteuse ? 

La petite dame n’oublia pas sa rondeur affectueuse, mais ne trancha pas sur l’argent, quitte à tout perdre, ce que les bombes des alliés décidèrent à la libération. 

Est-ce cette rondeur dont je ressens nostalgie ? Ou ce sont ces moments où tout est si désolé qu’un regard se fait mine de diamants ? 

En ces traversées, je sens profondément comment le fils d’Hannah qui fut mon grand-père acheta une terre tout au sud, en Méditerranée, se plantant dans le soleil, comme s’il pouvait rattraper toute la mélancolie qu’il reçut en héritage, lui qu’on appelait l’Espagnol en son enfance nordique puisqu’il était le seul des cinq frères aux cheveux et yeux bruns. Cheveux et yeux dont j’ai hérité.  

Parée de la chaleur de ces quelques mots, quand bien même la nouveauté du lieu m’effraie et sa grande vétusteté, je le vois. Lui que je viens visiter.